Les gens qui ont beaucoup voyagé en acquièrent, dit-on, une parfaite aisance d’allures, un parfait aplomb en société. Pas toujours, cependant, témoin Ledyard, le grand voyageur de la nouvelle Angleterre, et Mungo-Park, l’Écossais ; ils ne possédaient pas la moindre assurance en public. Mais peut-être simplement traverser la Sibérie sur un traîneau tiré par des chiens comme fit Ledyard, ou faire une longue promenade solitaire l’estomac vide au cœur de l’Afrique noire, ce en quoi se résument les exploits de ce pauvre Mungo, ce genre de voyage, dis-je, peut n’être pas le meilleur moyen de devenir un homme du monde accompli. Ces réflexions sont occasionnées par le fait qu’après nous être tous mis à table, je m’apprêtai à entendre quelques bonnes histoires de pêche à la baleine, mais, à ma grande surprise, presque chaque assistant gardait un profond silence. Et non seulement cela, mais ils avaient l’air embarrassé. Oui, j’avais ici un tas de rudes mathurins, dont beaucoup sans la moindre vergogne avaient assailli en pleine mer de hautaines baleines — qui n’étaient pas du tout de leur connaissance — et les avaient mises à mort en duel sans sourciller ; et ici pourtant, ils étaient attablés à déjeuner avec des convives sympathiques, tous du même métier, tous de goûts apparentés, et ils se regardaient l’un l’autre aussi piteusement que s’ils n’eussent jamais perdu de vue le clocher de leur village. Un curieux spectacle, que ces ours rougissants, ces timides guerriers baleiniers !

– Herman Melville, Écrivain Américain
Interprétation :
Ismaël découvre que le courage en mer et l’expérience du voyage ne garantissent pas l’aisance dans les relations sociales.